Interview de l’abbé Léonard

Père Léonard, vous êtes originaire du Togo, un pays d’Afrique de l’Ouest bordant le golfe de Guinée. Vous êtes venu en France un mois à peine après avoir été ordonné prêtre. Quelles ont été vos surprises les plus grandes en arrivant en France, dans le pays thionvillois ?

En fait, je crois que je m’attendais à être plus surpris que je ne l’ai été en réalité. Et puis, dans mon village, le curé était italien ; et les échanges avec les blancs n’étaient pas quelque chose de nouveau. Certes, la culture, le climat, la nourriture, tout cela était différent. Mais très tôt, j’ai été accueilli dans une communauté où j’ai compris que les hommes, qu’ils soient ici ou d’ailleurs, étaient les mêmes. Bien que j’ai été formé dans l’Eglise du Togo, et que j’en connaisse la réalité, le fait d’arriver juste après mon ordination m’a permis de découvrir la réalité pastorale sans devoir la comparer à une expérience précédente. Mais en fait, je considère que la vie elle-même est une nouvelle surprise chaque jour. Et s’il y a une grande surprise dans ma vie, c’est bien cette petite surprise quotidienne.

Et du point de vue des célébrations liturgiques, comment avez-vous vécu l’expérience française ?

A propos de l’Eglise en général, je crois très fort en la catholicité. Le fait que la vie ecclésiale puisse être différente de Tokyo à Lomé en passant par Jérusalem et Metz tout en nous maintenant dans la même église, est pour moi une grande source de joie et d’espérance. De ce point de vue, arriver en France et faire l’expérience de célébrations liturgiques différentes de celle de mon pays ne fut pas déstabilisant. Le choc est réel parce qu’on passe d’une culture à une autre et qu’il faut le temps de l’adaptation. Mais une fois passée cette étape, j’ai accueilli la différence comme une richesse. Ceci dit, je trouve que les communautés dont j’ai fait l’expérience ici perdent le sens d’une joie authentiquement chrétienne. Et cela se ressent au niveau des célébrations liturgiques. Les assemblées dominicales sont connues pour être très festives en Afrique. Et il me manque, au delà de toute différence légitime, de voir mes paroissiens manifester de façon vivante cette joie de célébrer le Seigneur. Enfin, il me semble que le sens de la communauté, et avec lui le sens de l’Eglise, tend à se dissoudre. Je donnerai trois exemples : les jeunes couples ou les jeunes parents qui demandent à se marier ou à faire baptiser leurs enfants semblent grandement ignorer qu’ils adressent la demande à une communauté et qu’il y a une communauté à construire après la célébration du sacrement. Le prêtre est ainsi réduit à un prestataire de service et cela est profondément frustrant pour un jeune prêtre venant d’une église comme la mienne. D’autre part, la communauté elle-même semble n’avoir de communauté que le nom. Beaucoup de chrétiens semblent venir à la messe juste pour chercher un bout de pain et s’en retournent avant la fin. Lorsque j’ai essayé, à mes débuts, de présenter par exemple les enfants à baptiser pendant la célébration eucharistique, j’ai bien souvent été surpris de voir la communauté diminuer de moitié, beaucoup ne se sentant pas concernés. Enfin, le clergé semble partagé entre une multitude de théologies ou de doctrines qui conduisent les uns à faire ce que les autres refuseraient. Et ce manque du minimum d’unité nuit plus à la catholicité qu’elle ne la soutient. Le tableau n’est cependant pas noir. J’ai la grande joie de travailler en église, avec des hommes et des femmes, consacrés ou non, qui ont de ces questions une conscience encore plus grande que la mienne. Et j’ai la ferme espérance que tant qu’on en aura conscience, l’Eglise vivra.

Votre situation actuelle partage votre temps entre un statut d’étudiant universitaire à Strasbourg (en préparation d’un doctorat en Théologie) et un rôle de vicaire auprès du curé de la communauté de paroisses. Que tirez-vous de ces deux expériences qui semblent aux antipodes l’une de l’autre ?

D’abord, je ne les considère pas comme des expériences antagonistes. J’ai reçu une première mission de mon évêque d’origine comme étudiant et une mission de mon évêque d’accueil comme vicaire de paroisse. Tant que j’essaie de porter ces deux casquettes comme une mission unique, que l’Eglise me donne, je ne les ressens pas réellement comme une double charge. Je ne crois pas qu’il y ait d’un côté la vraie vie des vraies gens et de l’autre les théories de théologiens. Je ne vais pas davantage à l’université pour apprendre la façon de mieux faire mon travail. J’essaie au contraire de porter les deux en même temps, de rendre grâce pour ce que j’apprends d’un côté comme de l’autre. Cependant, c’est un fait qu’il n’est pas aisé de gérer ces deux dimensions toutes ensemble. L’équilibre est à rechercher tous les matins. Mais j’ai eu le bonheur jusqu’ici de partager ma tâche pastorale avec des équipes qui ont bien intégré ce double aspect de ma mission et m’ont aidé à les vivre. Mes deux évêques ne voulaient pas d’un jeune prêtre simplement étudiant qui n’ait pas pied en paroisse. Avec le recul de quatre années, je crois qu’ils ont profondément raison. Et mes paroissiens m’apportent autant de joie, et souvent beaucoup plus, que la bibliothèque universitaire (rires).

De quelles missions êtes vous plus particulièrement chargé au sein de la communauté de paroisses ?

A part ma participation aux offices religieux habituels (messes, enterrements, baptêmes, mariages), ma tâche au sein de la communauté est d’accompagner, de soutenir l’équipe en charge de la préparation au sacrement de la confirmation. Concrètement, il s’agit de la pastorale des pré-adolescents. J’ai rejoint une équipe de cinq laïcs bénévoles qui se sont rendus disponibles pour ce travail. Le nombre de jeunes inscrits ne cesse cependant de diminuer ; les jeunes, une fois confirmés, maintiennent rarement le lien avec la communauté malgré l’existence d’une Maison des Jeunes pour les accompagner dans cette tranche de leur vie. Ce qui est vrai comme je le disais des jeunes couples et des parents qui se marient ou font baptiser leurs enfants est donc aussi vrai des confirmands. Toute la question est de dépasser une pastorale de la sacramentalisation pour envisager de nouvelles voies. Mais c’est une question plus vaste que la seule communauté locale (d’où le travail du SDCCER) même si c’est localement qu’il nous faut créer des initiatives.

Après quatre années comme prêtre, comment vivez-vous aujourd’hui votre vocation à ce ministère ordonné ?

Je répondrai sans hésiter : « Dans l’action de grâce ! » J’entendais récemment un prêtre dire : « Dieu a le pouvoir de mettre fin au monde demain à 8h36. Mais si demain, il sonne 8h37, c’est qu’un monde nouveau est né et que Dieu nous en fait cadeau. » Je dirais que j’essaie de vivre le ministère dans cet esprit eucharistique, de façon que chaque acte, chaque rencontre soit comme un grand merci lancé vers le ciel. En fait, nous nous couchons tous les soirs sans savoir s’il y aura un lendemain. Et comme je disais tout-à-l’heure, la surprise la plus grande reste toujours de se réveiller le matin et de pouvoir dire merci pour tout cela, et pour tout ce qui arrivera dans la journée : si Dieu nous donne cela, il me semble qu’il n’y a plus rien qu’Il soit incapable de nous donner. Cela signifie pour moi d’apprendre patiemment que la mission ne dépend pas d’abord de nous, mais aussi que ce qui importe le plus n’est pas la somme des projets manqués ou réalisés, mais l' »aujourd’hui » de l’engagement vécu au jour le jour. Le récit de la vocation de Moïse (Exode, 3) qui m’a servi de devise sacerdotale comporte une série de six verbes : j’ai vu, j’ai entendu, je connais, je suis descendu, va je t’envoie, je serai avec toi. Ce qui se passe pour Moïse est à mon avis vrai de toute vocation : c’est Dieu qui s’engage. Avec toute ma personne et mes faiblesses, j’apprends juste à entrer dans son projet. C’est l’une des sources de ma vocation, et c’est ce qui continue, je l’espère, de nourrir mon ministère. Le plus beau, c’est de se rendre compte que dans cette expérience, on n’est jamais seul. Je me sens soutenu dans la communion des saints par la prière de l’Eglise entière, des saints d’hier et d’aujourd’hui et de tous les fidèles qui, par leurs mérites et même leurs péchés, me révèlent que je ne me suis pas trompé, que je suis dans la bonne compagnie, celle des pécheurs pardonnés par le Christ.

Votre prière pour le monde ?

Que le monde renonce à admirer et imiter les puissants pour regarder les faibles et recevoir ce qu’ils ont à nous apporter.

Interview réalisée en septembre 2013